« 10 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 23-24], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10876, page consultée le 26 janvier 2026.
10 avril 1843, lundi matin, 11 h. ½
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher adoré. Voilà un temps plus favorable
pour le spectacle que l’époque : – Lundi Saint. Il faut
espérer cependant que nos prévisions ne se réaliseront pas autant que nous le
craignons pour les deux recettes de ce soir et d’après-demain1.
Moi je continue à avoir la migraine d’une manière absurde.
Je ne sais plus où j’en suis. Je n’ai pas dormi deux heures dans toute la nuit à cause
de la force du mal de tête, aussi je suis stupide et aplatiea ce matin. Si tu étais venu déjeuner avec moi cela m’aurait guérieb ;
vous voyez bien que vous êtes un méchant homme puisque vous pouvez me guérir et que
vous ne le faites pas. Taisez-vous vilain. Je sais ce que je dis, vous êtes un
monstre. Je ne sais pas pourquoi vous voulez m’ôter le pauvre petit brin de bonheur
que j’ai tous les deux jours à aller entendre votre pièce dans un petit coin ? Je
n’en
ai cependant pas beaucoup d’autres. Enfin puisque vous tenez à me priver encore de
celui-là, j’enverrai la loge K2 mercredi à Pradier. Du reste, je trouve tout simple que n’ayant
plus d’exemplaires tu n’en achètes pas pour le lui donner. Il n’est déjà pas si drôle
ni si honnête pour que tu t’amuses à faire des frais de procédés envers lui. Je trouve
même exorbitant cette loge que tu me prends pour la lui envoyer. Enfin je le ferai
puisque tu le veux et je resterai chez moi à regarder la cendre de mon foyer. Si tu
pouvais d’ici là avoir deux places présentables pour la
mère Pierceau ce serait assez utile
attendu que nous nous en servons beaucoup depuis quelque temps et que nous en aurons
encore besoin grâce aux Garnier3 qui
pullulent. Deux places de secondes loges suffiraient. Tâche de les avoir pour
mercredi. Je t’ennuie, mon pauvre petit homme, mais je sens que c’est nécessaire pour
nos affaires à venir car le Démousseau y met
vraiment de la complaisance. Il ne faut donc pas être en reste avec lui de bons
procédés.
Mon Toto chéri, j’ai bien mal à la tête, je ne sais vraiment pas ce
que je t’écris. Je sais que je t’aime et que je te désire, voilà tout. Le reste m’est
absolument égal comme deux œufs. Je souffre horriblement, pour un rien je crierais
de
toutes mes forces.
Je n’ai pas reçu de lettre de ma fille aujourd’hui. Je
crains, d’après nos conventions avec Mme Marre, qu’elle n’en soit pas contente. Je m’applique
cela sur ma migraine comme calmant, cela ne peut pas mal faire. En attendant
j’aimerais mieux un baiser de toi : je ne suis pas difficile n’est-ce pas ? Aussi
tu
m’en souhaitesc et au besoin tu m’en
ratisserais des baisers de toi. Je le sais et je n’en suis
pas plus gaie ni plus fière pour cela.
Je n’ai pas pensé à te demander si tu
souperais ce soir mais dans l’espoir que tu viendras, je t’ai fait acheter des
asperges. Je vous aime mon Toto et je vous baise de toute mon âme.
Juliette
1 Les registres de la Comédie-Française indiquent des représentations les 10 et le 12 avril.
2 La loge K est régulièrement réservée à Juliette pendant les représentations des Burgraves.
3 À identifier.
a « applatie »
b « guéri »
c « souhaite »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
